Au bord du lac Daumesnil, jouer, transmettre, faire mémoire

Du loisir populaire au « Tour du monde en un jour » : un lieu parisien ouvert sur le monde

Le 19 septembre 2026, Parisien d’adoption s’est installé pour quelques heures au bord du lac Daumesnil, légèrement en retrait de l’embarcadère des barques. Jeux mathématiques, Rubik’s Cube, prestidigitation, sculptures de ballons : une cinquantaine de promeneurs se sont arrêtés, parfois quelques minutes seulement, parfois davantage. Derrière la simplicité de l’après-midi apparaissait déjà l’une des ambitions de l’association : faire d’un lieu parisien un espace de rencontre et de transmission, où l’on peut commencer par jouer avant de découvrir l’histoire qui nous entoure.

Première rencontre de Parisien d’adoption au bord du lac Daumesnil, 19 septembre 2026. © Parisien d’adoption.

Avant l’histoire savante, la promenade et la fête

Le lac Daumesnil appartient à une longue histoire des loisirs populaires de l’Est parisien. Lorsque Napoléon III fait transformer le bois de Vincennes, il s’agit notamment d’offrir aux populations nombreuses des quartiers orientaux de Paris un grand espace de promenade et de distraction. Sous la conduite d’Adolphe Alphand, chemins, plantations, rivières artificielles et plans d’eau composent progressivement le paysage que nous connaissons aujourd’hui. Le lac est creusé à partir de 1865.

Très tôt, le lieu devient aussi un espace de sociabilité. Après l’Exposition universelle de 1867, un grand café en bois de style suisse est remonté sur l’île de Bercy. On y vient marcher, boire, parler, regarder le lac. Ce qui avait été conçu pour une exposition universelle entre ainsi dans la vie quotidienne des Parisiens.

L’eau renvoie pourtant à une histoire bien plus ancienne encore. Les fouilles réalisées à Bercy en 1991 et 1992 ont permis de découvrir plusieurs pirogues monoxyles préhistoriques, dont certaines datent du Néolithique. Il serait artificiel de relier directement ces embarcations aux barques actuelles du lac ; mais le rapprochement rappelle combien un même territoire peut changer d’usage au cours des siècles : espace de circulation et de travail, puis paysage, promenade et loisir.

La « maison jaune » et ses abords festifs au bois de Vincennes, avant l’Exposition coloniale.

Le nom du lac conserve lui aussi une mémoire. Pierre Daumesnil, général du Premier Empire, amputé d’une jambe après Wagram et gouverneur du château de Vincennes, est resté célèbre pour sa résistance aux troupes alliées en 1814. Derrière un nom prononcé quotidiennement par des milliers de Parisiens demeure ainsi une histoire que beaucoup ont oubliée.

1931 : quand le monde s’installe autour du lac.

En 1931, le changement d’échelle est spectaculaire. Pendant six mois, le bois de Vincennes accueille l’Exposition coloniale internationale. Près de huit millions de visiteurs parcourent un ensemble de pavillons, de jardins, de restaurants, de spectacles et d’installations répartis autour du lac. L’événement transforme temporairement le bois en une véritable ville dans la ville.

Son objectif politique doit être rappelé sans ambiguïté : l’Exposition entend célébrer les empires coloniaux et particulièrement l’empire français. Mais l’expérience des visiteurs ne se réduit pas à cette intention officielle. Pour beaucoup d’entre eux, elle est aussi une fête populaire, une promenade et une découverte d’architectures, de musiques, de cuisines, d’objets et de paysages qu’ils n’auront probablement jamais l’occasion de rencontrer autrement.

La formule « Le Tour du monde en un jour » résume cette promesse. À une époque où les voyages intercontinentaux restent longs et coûteux, le monde paraît soudain accessible à quelques kilomètres de marche.

Affiche de l’Exposition coloniale internationale de 1931, « Le Tour du monde en un jour ». Victor Jean Desmeures, illustrateur ; Robert Lang, éditeur, Paris, 1931.

L’endroit même où Parisien d’adoption s’est installé en septembre 2026 permet de mesurer cette disparition. À proximité se trouvait en 1931 le pavillon de Saint-Pierre-et-Miquelon, tandis que de grandes architectures consacrées notamment à l’Afrique du Nord apparaissaient de l’autre côté du lac.

Aujourd’hui, l’essentiel de cette ville éphémère a disparu. Le Palais de la Porte Dorée en demeure le témoignage monumental le plus visible ; le parc zoologique de Paris constitue lui aussi un héritage indirect de l’Exposition.

Le voyage devient imaginable

L’Exposition de 1931 ne crée évidemment ni le tourisme international ni le voyage lointain. Elle contribue cependant à les rendre imaginables pour un public beaucoup plus large.

La Cité des Informations comportait notamment des espaces consacrés au tourisme et aux transports terrestres, maritimes et aériens. Cartes, lignes de navigation et réseaux internationaux donnaient à voir un monde dont les distances commençaient à sembler moins infranchissables. Le voyage pouvait progressivement devenir autre chose qu’une aventure exceptionnelle : un projet que l’on prépare et que l’on désire.

Ce regard reste évidemment celui de son époque. L’Exposition coloniale présente les empires sous un jour favorable et masque largement les violences, les résistances et les inégalités du système colonial. Mais cette histoire peut précisément être regardée aujourd’hui avec suffisamment de recul pour en tenir ensemble les différentes dimensions : la propagande impériale, la fascination pour l’ailleurs et l’immense curiosité populaire suscitée par la découverte du monde.

L’avenue des colonies françaises à l’Exposition coloniale internationale, 7 septembre 1931. Autochrome de Frédéric Gadmer. Source : musée départemental Albert-Kahn, via Wikimedia Commons — CC BY 4.0.

Du monde représenté au monde présent

Presque un siècle plus tard, le mouvement s’est inversé.

En 1931, Paris faisait venir symboliquement le monde autour du lac Daumesnil. Aujourd’hui, le monde est présent dans la ville autrement : dans les biographies de ceux qui y étudient, y travaillent, y créent, y fondent une famille ou y reconstruisent leur vie. Les trajectoires se croisent dans les écoles, les entreprises, les transports, les marchés, les bibliothèques et les parcs.

La question devient alors moins celle de la découverte de l’autre que celle de la construction du commun : comment recevoir l’histoire d’une ville lorsque l’on n’y est pas né ? Comment partager ses lieux et son patrimoine sans effacer les parcours de chacun ? Comment transformer la proximité en rencontre ?

Le 19 septembre, au bord du lac, personne n’avait besoin de commencer par expliquer son origine. Il suffisait d’un jeu à résoudre, d’un tour de prestidigitation, d’un enfant qui riait ou d’une conversation qui commençait.

C’est peut-être là que se trouve la vocation de Parisien d’adoption : permettre à des personnes venues de chemins différents de recevoir ensemble une ville qui les précède, d’en comprendre l’histoire et, à leur tour, de la transmettre.

Car un patrimoine vivant n’est pas seulement ce que l’on conserve. C’est ce que l’on apprend, ce que l’on partage et ce que l’on transmet.

Au lac Daumesnil, quelques mètres de pelouse ouvrent ainsi sur des millénaires d’histoire : des pirogues néolithiques aux aménagements de Napoléon III, de la fête populaire à l’Exposition de 1931, du « Tour du monde en un jour » aux rencontres parisiennes d’aujourd’hui.

Et parfois, pour commencer ce voyage, quelques jeux posés sous les arbres suffisent.